Véritable héros militaire, le soldat Major est particulièrement connu pour la libération, qu’il a mené seul, de la ville néerlandaise de Zwolle. Néanmoins, en tant que héros militaire, Léo Major a aussi vu son histoire reprise de nombreuses façons.
Léo Major est très probablement le militaire québécois le plus connu au monde. Nom de rue, timbre, statue, mémorial : plusieurs symboles ont été créés autant au Canada qu’aux Pays-Bas – lieux où sa légende fut forgée – pour honorer sa mémoire. Dans l’histoire populaire, ses exploits furent aussi racontés dans autant de documentaires professionnels que de vidéos YouTube amassant en total des millions de vues.
À partir de prouesses militaires réellement impressionnantes, son histoire s’est ainsi transformée pour devenir celle d’un véritable mythe. Si son histoire peut être tentante à se laisser emporter, il faut toutefois faire attention à ne pas déformer la réalité historique et, surtout, à ne pas ignorer le vécu véritable de l’homme derrière la légende. Nous vous invitons ainsi à redécouvrir l’histoire de Léo Major et de ses exploits.
Sa jeunesse
Premier d’une fratrie totale de treize enfants, Léo Major naît au Massachusetts en janvier 1921 dans une famille canadienne-française typique. À l’époque, beaucoup de familles québécoises avaient migré vers le nord-est des États-Unis, comme en Nouvelle-Angleterre, afin de trouver du travail. La famille Major s’était ainsi rendue là-bas pour un premier poste temporaire dans l’industrie du chemin de fer. Toutefois, la famille était très pauvre et, toujours en recherche d’un travail stable, ils sont revenus à Montréal seulement quelques temps avant le premier anniversaire de Léo.

À Montréal, sa jeunesse n’était pas particulièrement stable. Son père était effectivement souvent absent pour le travail et sa mère devait élever les enfants tout seul. Le premier, d’ailleurs, fit souvent de Léo la cible de plusieurs abus – poussant ce dernier à quitter la maison familiale à 14 ans. Il vécut ainsi plusieurs années auprès de membres de sa famille sur une terre agricole, par exemple, avant de retourner à Montréal pour se trouver du travail.
À prime abord, la jeunesse de Léo peut sembler malheureusement très familière pour toute une génération de Québécois : une famille francophone pauvre, de nombreux frères et sœurs et, tragiquement, une relation difficile avec ses parents. Si ses origines modestes contrastent ainsi avec ses futurs exploits militaires, elles ont peut-être permis à plusieurs Québécois de s’identifier en partie avec lui. De fait, lorsqu’il partit pour l’Europe, Major n’était pas bien différent des nombreuses autres recrues québécoises.
L’arrivée en France
En 1940, à 19 ans, Léo rejoint l’armée canadienne. D’abord avec le Royal 22e Régiment, l’unité canadienne-française la plus célèbre, il décide ensuite d’être transféré avec le Régiment de la Chaudière, sous l’impression qu’il sera envoyé en Europe en premier. Comme de nombreuses troupes canadiennes, le soldat Major arrive en Grande-Bretagne en 1941 et poursuit son entraînement là-bas. S’il était pressé de voir du combat, il ne fut toutefois pas parmi les soldats déployés à Dieppe en 1942 ou en Italie en 1943. Il prit néanmoins son mal en patience, se perfectionnant en attendant.
C’est en Normandie, au fameux Jour J, le 6 juin 1944, qu’il est finalement déployé. Le Régiment de la Chaudière est alors la deuxième unité canadienne, après les Queen’s Own Rifles, à débarquer sur la plage Juno. Là-bas, Major saute directement dans l’action : détruisant un bunker, sauvant un groupe des Queen’s coincé sous les mitrailleuses allemandes et capturant un véhicule de transport durant une mission de reconnaissance – le tout en une seule journée !
Somme toute, le parcours de Major est très similaire des autres soldats de son unité. Après le débarquement initial, l’armée canadienne (accompagnée des armées américaines et britanniques) entreprend la libération de la Normandie. La lutte contre les forces allemandes est acharnée. Ces derniers sont expérimentés et déterminés à ne céder aucun pouce aux Alliés. Major se démarque, mais il faut souligner qu’il suit le même chemin que de milliers d’autres soldats canadiens et québécois.

Après Juno, la progression à partir des côtes normandes continue et la majorité des troupes canadiennes combattent autour de la ville de Caen. Durant celle-ci, Major et des camarades auraient alors intercepté une patrouille SS. Durant l’escarmouche, l’un des Allemands aurait activé une grenade aux phosphore, blessant gravement le soldat Major. Le jeune homme perd l’usage définitif de son œil. Toutefois, cela ne l’arrêtera pas, puisqu’il continuera comme patrouilleur et tireur de point.


Les exploits aux Pays-Bas
L’armée canadienne arrive aux Pays-Bas en septembre 1944. Menée dans la province du Zélande, du 2 octobre au 8 novembre 1944, la Bataille de l’Escaut est ainsi l’une des plus importantes de la campagne et a comme objectif de libérer le port de Antwerp, afin de permettre le ravitaillement de toute les armées alliées dans la région. Durant celle-ci, Major et son camarade Wilfrid Arsenault sont assignés à une mission de reconnaissance pour retrouver un groupe de soldats britanniques disparu. Toutefois, Arsenault tombe malade et Major se retrouve seul. Selon l’histoire populaire, ce serait à ce moment qu’il aurait capturé, à lui seul, 93 soldats allemands.
Cependant, il est difficile, pour la suite, de déterminer la réalité du récit. En effet, plusieurs sources fiables manquent pour confirmer certains pans de l’histoire. Le blog de Bibliothèque et Archives Canada place cet événement durant la bataille de l’Escaut, sans mettre une date précise. Anciens Combattants Canada mentionne aussi l’événement, mais n’ajoute pas de dates non plus. Sur Wikipédia, les sources en ligne placent cet événement comme étant du 30 au 31 octobre 1944. Néanmoins, les journaux de guerre du Régiment de la Chaudière ne commençant qu’en novembre 1944, il est difficile de vérifier ce qui était affirmé à l’époque – cette dernière édition, d’ailleurs, ne fait aucune référence à la capture d’un important groupe de soldats la veille. De fait, la seule source semble être Léo Major lui-même, durant une entrevue donnée en 2005 pour l’Ottawa Citizen. Comme il le raconte :
« It was raining and cold. I entered a house and went upstairs to get warm, and outside I saw two Germans on guard, walking along a dike. So I said to myself, they will not walk very long. » (source)
Il capture le premier et l’utilise alors afin de capturer le deuxième. Ses deux prisonniers derrière lui, il réussit à faire capituler le commandant d’une compagnie de SS, capturant alors une centaine d’entre eux : « They could either come with me as prisoners or stay and be shot. » (source)
Sous les feux des troupes allemandes, et sous la protection d’une unité de blindés canadiens, Major escorte ses prisonniers jusqu’à ses lignes, perdant quelques prisonniers en chemin. Selon certaines sources, cet acte lui vaut la médaille de conduite distinguée. En revanche, Major refuse de la recevoir. Il considère en effet le Général Montgomery incompétent à donner une telle médaille. Le tout n’est, cependant, pas confirmé et même disputé. En effet, selon un article du journal Trouw, Major lui-même blâme un problème mécanique alors qu’il était en permission en Belgique : « Mais la petite voiture ne voulait pas démarrer. Je suis donc rentré en retard, et pire encore : je n’ai pas pu recevoir ma décoration des mains de Montgomery. » (source).
Son deuxième geste important de la campagne des Pays-Bas est la libération de Zwolle. Après la bataille de l’Escaut, le Régiment de la Chaudière continue d’avancer au travers les Pays-Bas et, en avril 1945, il approche de la ville de Zwolle. Le 13 avril, Major et Arsenault se portent volontaires pour faire une mission de reconnaissance. Afin de découvrir la localisation des allemands, le duo s’est réfugié au sein d’une maison de campagne. Malheureusement, leur localisation est compromise et ils sont attaqués par les soldats allemands. Arsenault décède à ce moment. Encore une fois, il est difficile de déterminer la réalité du mythe pour la suite. Selon l’histoire populaire, Major se serait comporté en véritable « Rambo », pour reprendre son surnom attribué après la guerre : il aurait parcouru la ville de Zwolle, affrontant directement les troupes allemandes. Là-bas, il aurait ainsi tour à tour mitraillé des patrouilles ennemies, lancé des grenades sur leurs positions, forcé un commandant allemand à se rendre, pris en otage un autre pour le ramener chez son régiment et mis le feu au quartier général. L’ampleur de son attaque fait croire à la présence d’une armée complète, et non d’un seul homme. Avant les premières lueurs du matin, la ville de Zwolle est libérée des forces allemandes et Major contacte alors la résistance néerlandaise.

Les choses semblent être toutefois plus nuancées. En effet, durant la nuit du 13 au 14 avril, l’armée allemande se préparait à partir de la ville. Les troupes que Major affrontent et qui auraient tué Arsenault sont alors l’arrière-garde de l’armée déjà en fuite. De même, il est très probable que l’incendie du QG à Zwolle aurait été causé par les Allemands eux-mêmes. En effet, il était courant que les Allemands mettent le feu à leur base avant de quitter un lieu afin de détruire les archives et toute autre information qui pourraient être compromettantes pour eux. De fait, les médias néerlandais sont plus sobres sur comment l’événement est rapporté : après la mort d’Arsenault et une première escarmouche contre ses tueurs, Major se serait rendu à Zwolle maintenant déserté par les Allemands. Là-bas, il aurait contacté la résistance néerlandaise qui l’aurait ramené dans son unité pour annoncer la nouvelle. Le journal de guerre du Régiment de la Chaudière note ainsi, le 14 avril 1945 :
« Le soldat Léo Major revient de patrouille, avec l’information que l’ennemi a évacué Zwolle. Le [Caporal] Arsenault est mort dès le début de la patrouille ce qui n’empêcha pas le soldat Major de finir sa mission. Comme résultat direct de cette patrouille le Commandant ordonne aux compagnies d’occuper la ville. » (source)

Il ne faut pas, cependant, voir ces deux versions des faits comme une indication qu’un parti ou un autre ment. La guerre est une chose fondamentalement très émotive et il est courant que les faits se transforment avec le temps et prennent une réalité propre à elles. Dans tous les cas, ayant réussi sa mission au péril de sa vie, Major a reçu la Médaille pour conduite distinguée en 1945. Encore aujourd’hui, Léo Major est considéré comme un héros dans la ville de Zwolle, célébré chaque année au sein de la ville comme son libérateur.
Retrouvez la guerre en Corée
À la fin des hostilités de la seconde guerre, Léo revient vivre à Montréal où il y vit sa vie en tant que tuyauteur. Durant cette période, il rencontre sa femme Pauline et reste en contact avec plusieurs anciens camarades, mais l’appel de la guerre se fait encore fort.
Quelques années plus tard, la Guerre de Corée débute et lui donne une nouvelle occasion de combattre. À partir de 1950, le Canada participe effectivement à la toute première mission d’envergure des Nations Unies afin d’empêcher les communistes coréens et chinois de capturer la péninsule. En préparation à un envoi du Royal 22e Régiment pour en printemps 1951, plusieurs vétérans québécois de la Deuxième Guerre mondiale furent ainsi contactés. Léo Major est l’un d’eux et rejoint alors le peloton d’éclaireurs et tireurs d’élite du 2e bataillon du Royal 22e.
Le bataillon de Major arrive le 4 mai 1951 et, en novembre, sont envoyés proche de ce qui est aujourd’hui la frontière entre les deux Corées. La première bataille de Maryang-san, conduite du 3 au 8 octobre 1951, s’est conclue en une victoire des Nation Unies, repoussant les troupes chinoises de positions importantes. Ceux-ci reviennent alors un mois plus tard et recapturent leurs anciennes positions. Il n’est pas clair de déterminer le rôle du soldat Major durant la bataille. Nous savons toutefois que son unité fut la dernière à renforcer la région avant les combats et il est possible qu’il est lui-même combattu durant celle-ci.
Néanmoins, à la fin du mois de novembre, le Royal 22e est directement menacé par l’armée chinoise lorsqu’elle capture les collines 227 et 355 – surnommé « Little Gibraltar ». Afin d’alléger la pression, Major est donc envoyé, menant une équipe d’élite composée de 18 hommes, afin de faire bouger la position chinoise de Little Gibraltar. En pleine nuit, ses hommes et lui s’incrustent au sein des lignes ennemies, ouvrent le feu et prennent par surprise les soldats chinois, causant la panique. Ces derniers se retirent alors, laissant la position au commando de Major. Durant trois jours, le Québécois et ses hommes défendent ainsi ardemment la colline contre les attaques ennemies. C’est seulement à la signature d’un cessez-le-feu provisoire qu’ils sont appelés à descendre de la colline. Pour ses exploits en Corée, Major reçut sa deuxième Médaille pour conduite distinguée.

L’homme derrière la légende
Après sa carrière militaire, Major quitte définitivement l’armée et retourne à la vie civile : il se marie à Pauline le 1er novembre 1953 et les deux fondent une famille, traversant les défis classiques de celles-ci. À cet effet, le parcours civil de Major n’est pas différent de celui de milliers d’autres vétérans canadiens. Après des années en déploiement suivirent plusieurs autres d’anonymat. Malgré ses exploits en France, aux Pays-Bas et en Corée, Major se fit effectivement très discret. Si sa conjointe et ses enfants étaient effectivement au courant qu’il était dans l’armée, ils n’avaient aucune idée de l’ampleur de son service ! Effectivement, Major a terminé sa carrière avec deux Médaille pour conduite distinguée et une barre, en plus d’une réputation forte au sein de ses camarades.
À cet effet, l’histoire populaire de Léo Major a tout du récit du héros légendaire : une personne humble et persévérante issue d’un milieu modeste, accompagné d’un camarade fidèle dont la mort tragique le pousse à l’exploit. De même, plusieurs des éléments de l’histoire de Major titillèrent l’imaginaire québécois : alors que la crise de la conscription teinte la participation du Québec à la Deuxième Guerre mondiale, Léo Major représente quasiment à lui-seul l’implication de la province. En ce sens, si ses exploits peuvent être étudiés et transmis, il faut aussi rester vigilant entre la vraie réalité historique et ce qui est devenu une légende. En sommes, Léo Major sort de l’ordinaire, mais n’est pas un mythe.

Article rédigé par Aglaé Pinsonnault, le 27 mars 2023, pour Je Me Souviens. Texte modifié et enrichi par Julien Lehoux, le 24 juin 2026, pour Je me souviens.
Sources :
- Cet article, en anglais, de la CBC offre une perspective très intéressante de la vie de Léo Major et de sa réputation au Québec. Plusieurs belles photos s’y retrouvent aussi !
- Si vous êtes intéressés, le site Defining moments Canada détient aussi un article interactif très bien construit sur la carrière militaire de Léo Major (en anglais).
- L’un des enfants de Léo Major, Jocelyn Major a écrit un article très complet sur la vie de son père : « N’oublions jamais », pour HistoMag’44.
Pour une approche plus académique :
- Luc Lépine, Léo Major, un héros résilient, Montréal, Hurtubise, 2019, 256 p.
- Robert Fowler, « Leo Major, DCM and Bar », Canadian Military History, vol. 5, no. 1, 1996, pp. 79-84. (en anglais). Aussi publié avec le Canadian Army Journal (en anglais).
Cet article fut publié dans le cadre de notre exposition sur le Jour J : Quand le jour se lève. Consulter notre exposition pour en apprendre davantage sur l’histoire des Canadiens débarqués en Normandie !


