Un nombre important d’artistes, d’historiens et de journalistes accompagnèrent l’armée canadienne durant la campagne d’Italie afin de documenter et de rapporter les événements au front. Découvrez leurs travaux, en image et en texte, de ces hommes venus assister de près aux combats.
Commencée avec le débarquement en Sicile en juillet 1943, la campagne d’Italie est la première grande opération impliquant l’Armée canadienne durant la Deuxième Guerre mondiale. En effet, contrairement aux autres opérations canadiennes avant celle-ci, la campagne d’Italie s’annonce comme une opération gigantesque par le nombre de soldats et par sa durée.
De fait, le gouvernement canadien est prompt à impliquer autant que possible les médias afin de documenter l’opération du début à la fin. L’Armée canadienne emploie alors différents corps de médias qu’elle mobilise directement sur le terrain : les artistes, les journalistes et les historiens. Accompagnant les troupes au sol, ces personnes avaient la tâche de rapporter, selon leurs propres méthodes, tout ce qu’elles voyaient de leurs propres yeux. À travers leurs images et leurs mots, découvrez ce qu’elles avaient à dire sur la campagne.
Les artistes
C’est en plein milieu de la Première Guerre mondiale que commence la tradition d’incorporer des artistes dans l’armée pour documenter l’expérience du front, à la fois à des fins de propagande que pour la postérité. Ainsi, plusieurs artistes sont mobilisés pour peindre aussi bien des scènes de combats que de détente. Des centaines de peintures furent alors produites, et le programme fut considéré comme un grand succès pour le gouvernement.
C’est ainsi que le programme est ravivé en 1943 et que plusieurs personnes sont recrutées pour illustrer le plus grand conflit de l’histoire. Des artistes comme Molly Lamb Bobak sont, par exemple, envoyés à différents endroits au Canada et en Europe pour accompagner les diverses branches de l’armée.
D’autres artistes accompagnent également les soldats au front. Après avoir travaillé avec l’Art Association of Montreal (l’ancêtre de l’actuel Musée des beaux-arts de Montréal), Will Ogilvie rejoint l’armée canadienne en 1940. Il suit ainsi les troupes en Sicile et en Italie avant de se rendre en Normandie en 1944. L’un des artistes militaires les plus connus, Charles Comfort, se rend, quant à lui, en Italie en novembre 1943. De là-bas, il produit plusieurs œuvres importantes sur la bataille d’Ortona, où plusieurs soldats ont perdu la vie.
Ce n’est pas seulement l’armée de terre qui avait des artistes à son service. Paul Goranson, de Vancouver, rejoint l’Aviation royale canadienne (ARC) en 1941 et devient l’un de ses premiers artistes à être envoyé outre-mer. Il suit alors l’ARC lors de ses missions en Afrique du Nord et en Italie, où il crée des peintures empreintes de grand réalisme.
Les œuvres produites par ces artistes sont aujourd’hui toutes préservées au sein du Musée canadien de la Guerre. Accompagnant les pièces datant de la Grande Guerre et des opérations outre-mers après 1945, la collection d’art du Musée compte pour plus de 13 000 objets. La collection est régulièrement mise en vedette, et plusieurs expositions y puisent ; c’est notamment le cas des expositions virtuelles Femmes en uniforme – L’œuvre de l’artiste de guerre Molly Lamb Bobak et L’art, témoin des conflits.
Les artistes n’étaient évidemment pas seuls durant leur travail sur le terrain. Par exemple, lorsque Charles Comfort peignait, il était notamment accompagné de l’historien Samuel Hughes, qui rédigeait ses textes.

Les historiens
Comme pour les artistes, l’armée canadienne commence à incorporer des historiens professionnels dans ses rangs durant la Grande Guerre, afin de documenter sa propre participation. Le projet aboutit finalement à la publication, en 1938, du Official History of the Canadian Forces in the Great War, 1914-1919. Bien que le Canadian War Narrative Section (CWNS) ait été formé durant la Première Guerre, son existence s’est poursuivie ainsi jusqu’à la Deuxième.
Accompagnant les artistes et les journalistes, les trois historiens sont chargés de rapporter quotidiennement les faits en collectant des informations auprès des officiers et des soldats sur le terrain, en lisant les rapports de bataille, en étudiant les peintures représentant les combats et en rédigeant les journaux militaires. C’est donc un travail très collaboratif qui demande autant de vérifier les faits que de créer un récit clair pour le public. Hughes et Comfort publient notamment, en décembre 1943, le court livret From Pachino to Ortona, relatant leurs recherches au front.
Comme l’explique l’historien Charles Perry Percy dans la préface de The Canadian Army, 1939-1945 (publié en 1948), chaque grande opération militaire était normalement accompagnée d’un artiste et d’un historien, chacun avec leur assistant et leur conducteur personnel. Ainsi, trois historiens militaires sont envoyés en Italie pour documenter la campagne : les capitaines Eric Harrison, A. T. Sesia et Sam H. Hughes.

Alors que les artistes peignaient pour la postérité, les historiens faisaient de même en recherchant et en rédigeant. L’objectif était donc multiple. D’une part, les recherches permettaient aux experts militaires d’étudier les faits d’armes afin d’évaluer les succès et les échecs. D’autre part, la production de volumes et d’articles servaient aussi à informer en détail le grand public sur la participation militaire canadienne dans ce conflit. À cet effet, n’ignorons surtout pas les effets ces productions sur la propagande. En effet, bien que leur valeur historique soit indéniable, tant pour le grand public que pour les chercheurs, ces travaux ont également contribué à la construction d’une identité canadienne à travers les armes.
Le travail des historiens en Italie a été très important et, des années après la guerre, a conduit à la rédaction du deuxième volume du Official History of the Canadian Army in the Second World War en 1956 : une référence en histoire encore pertinente aujourd’hui.
Les journalistes
« N’ayant pu aujourd’hui me rendre aux avant-postes du bataillon — tout mouvement dans cette zone en pleine vue de l’ennemi aurait fait pleuvoir sur les troupes des cataractes d’obus — j’ai poussé toutefois ma visite jusqu’à cinquante verges au delà de nos mitrailleuses qui jacassaient sans arrêt, mais la sentinelle […] me rassura en m’apprenant que notre feu décrivait une haute trajectoire au-dessus de nos têtes vers l’ennemi. […]
Un rapide tour de manivelle me met maintenant en communication avec le capitaine Yvan Dubé, de Sayabec qui est installé dans une tranchée avec le lieutenant Yves Beaulieu de Lévis.
“Nous n’osons pas nous montrer la tête”, dit Dubé. “Le sol est nu et les boches nous voient très bien de leurs positions à neuf cents verges d’ici”.
“Ce matin, nous avons essuyé le feu de mortiers et un obus a cassé une branche d’un arbre dans la tranchée du brancardier J.-E. Pelletier. Heureusement que l’obus n’a pas éclaté ! Pelletier est encore avec nous”. »
– Extrait de l’article « Des nouvelles de quatre officiers québecois qui se battent en Italie », de Maurice Desjardins.

Maurice Desjardins est l’un des rares journalistes francophones à avoir été envoyé en Italie durant la guerre. Contrairement aux historiens, qui devaient documenter les événements pour le futur, les journalistes devaient les rapporter pour le présent. À l’époque, les journalistes de guerre sont engagés par les grands médias pour suivre les troupes. Par leurs écrits et leurs images, les journalistes sont ainsi à l’avant-front pour communiquer les nouvelles de la guerre au reste du pays.
Le travail des correspondants de guerre est toutefois mis en difficulté par les politiques de censure strictes. En effet, tout en devant rapporter les nouvelles le plus fidèlement possible, les journalistes doivent aussi veiller à ne pas compromettre les opérations militaires en diffusant des informations susceptibles de favoriser l’ennemi. En dehors des grands événements communiqués officiellement par l’armée, comme la capture de Rome ou la victoire à Ortona, les journalistes doivent surtout se concentrer sur les moments du quotidien. En dehors des grandes batailles, plusieurs articles sont ainsi écrits sur des escarmouches, des anecdotes ou les impressions des soldats déployés.


En plus de Maurice Desjardins, plusieurs journalistes canadiens partirent aussi pour l’Italie. Peter Stursberg s’engage dans la marine canadienne en 1942, alors qu’il travaille toujours pour la CBC. Il est ainsi l’un des premiers journalistes canadiens à accompagner les troupes en Sicile et est même présent durant la libération de Rome.
Son collègue en Sicile, Ross Munro, avait déjà une longue expérience en tant que journaliste de guerre depuis le début du conflit avant même de débarquer sur la péninsule ! En effet, il est l’un des rares journalistes à couvrir le raid de Dieppe, le 19 août 1944. Après son long séjour en Italie, Munro retourne ensuite en France, où il couvre le débarquement de Normandie, le 6 juin 1944. En reconnaissance pour son travail impressionnant, le Prix Ross Munro est décerné à tous les journalistes canadiens couvrant les guerres depuis 2002.

Mettre en lumière la réalité de la guerre
Du dessin au crayon, les artistes, les historiens et les journalistes accomplissent un travail aussi important que celui des soldats sur le champ de bataille. Chacun à sa manière, ces personnes risquèrent leurs vies pour ramener une partie des combats aux civils, en tentant de leur faire comprendre un peu mieux la réalité de la guerre. Pour le présent, ils nous laissent un héritage encore vibrant du vécu des militaires déployés : de la fureur des peintures aux textes soigneusement documentés.
Photo de couverture : Le capitaine Lawren Phillips Harris sketch une scène de guerre, quelque part à Ortona. Durant la campagne, Harris suivait le 5th Armoured Brigade du 5th Canadian (Armoured) Division alors qu’ils étaient en route vers Ortona et suivaient les rivières Melfa et Liri (source : Bibliothèque et Archives Canada).
Article rédigé par Julien Lehoux pour Je Me Souviens.
Sources :
- « Histoire du Programme d’arts des Forces canadiennes », Anciens Combattants Canada/Veterans Affairs Canada.
- « L’art de guerre canadien », Musée canadien de la guerre/Canadian War Museum.
- « Les reporters de guerre », Musée Mémorial Bataille de Normandie.
- « Marcel Ouimet, la guerre et la radiodiffusion canadienne », Radio-Canada.
- « Marcel Ouimet, voix canadienne-française de la 2e Guerre mondiale », Radio-Canada.
- « Programmes canadiens d’art militaire », L’Encyclopédie canadienne/The Canadian Encyclopedia.
Pour une approche plus académique, mais en Anglais :
- Laura Brandon, « In Memoriam: Charles Comfort: War Artist — 1900–1994 », Canadian Military History, vol. 3, no. 2, 1994, pp. 95-96.
- Laura Brandon, « Orville Fisher, Official War Artist (1911-1999) », Canadian Military History, vol. 9, no. 1, 2000, pp. 56-59.
- Laura Brandon, « Obituaries: Paul Goranson, Michael Forster & Caven Atkins: Canadian War Artists », Canadian Military History, vol. 11, no. 4, 2002, pp. 53-58.
- Christine Leppard, « Documenting the D-Day Dodgers Canadian Field Historians in the Italian Campaign, 1943-1945 », Canadian Military History, vol. 18, no. 3, 2015, pp. 7-18.
- Mary Mackie, « Charles Comfort: Soldiering Artist 1943–1945 », Canadian Military History, vol. 4, no. 1, 1995, pp. 106-112.
- Tim Cook, « Obituary: Sam Hughes, Historical Officer », Canadian Military History, vol. 12, no. 2, 2003, pp. 56-59.
Cet article fut publié dans le cadre de notre exposition sur la campagne d’Italie : À travers les vignes et les mines. Consulter notre exposition pour en apprendre davantage sur l’histoire des Canadiens ayant combattu en Italie !





