Les soldats autochtones à Hong Kong

Quelques Autochtones se sont rendus à Hong Kong pour défendre la colonie. Ce court article vise à éclairer leur parcours avant et après la bataille.

Cet article fut publié dans le cadre de notre exposition sur la bataille de Hong Kong : Des chances impossibles.

Consulter notre exposition pour en apprendre davantage sur le sort des soldats canadiens envoyés défendre la colonie !

Une erreur factuelle s’est glissée dans la version originale de l’article publié dans le volume 16, numéro 2, de la revue Quebec Heritage News. L’estimation de 14 000 soldats autochtones qui apparaît dans la version du Quebec Heritage News devrait plutôt être remplacée par l’estimation de 8 500 militaires qui auraient servi durant la Deuxième Guerre mondiale.

La Deuxième Guerre mondiale a mobilisé un nombre d’importants de Canadiens et de Canadiennes et si d’importantes commémorations ont été faites pour ces personnes, peu d’attention a été apportée aux militaires autochtones. Selon les chiffres officiels, au moins 3 090 Autochtones, dont 72 femmes, ont rejoint l’armée canadienne durant la guerre. En revanche, cela n’inclut pas des milliers de Métis, d’Inuits et des membres non enregistrés des Premières Nations qui auraient aussi rejoint l’armée. Selon certaines évaluations, nous pourrions ainsi compter jusqu’à 14 000 soldats issus de ces communautés dans l’armée canadienne durant la Deuxième Guerre mondiale.

Dans l’armée canadienne durant la Deuxième Guerre mondiale

Malheureusement, le racisme systémique gangrenait les services militaires de l’époque : l’Aviation royale canadienne (ARC) et la Marine royale canadienne (MRC) demandèrent ainsi que leurs recrues soient spécifiquement « d’origine européenne et de race blanche » jusqu’en 1942 et 1943, respectivement. Du côté de l’armée de terre, ses exigences strictes en matière de santé et d’éducation bloquaient le recrutement de nombreux volontaires issus des réserves autochtones. À cause de ces différents obstacles, on estime que seulement 29 Autochtones étaient en service à l’ARC, 9 à la MRC et au moins 1 800 dans l’armée canadienne au début du conflit.

Plusieurs des Autochtones dans l’armée se sont enrôlés volontairement pour des raisons diverses. Comme beaucoup de Canadiens à l’époque, plusieurs Autochtones étaient probablement attirés par les avantages sociaux qu’offrait l’armée. Dans un contexte de crise économique, l’armée semblait être une option intéressante en offrant des repas régulièrement, un salaire et une pension. Un vétéran métis expliquait ainsi dans ses mots :

« On ne trouvait pas d’emploi. … Dans l’armée, la solde était d’un dollar et cinquante [par jour]. Ici, pour du travail sur une ferme ou quoi que ce soit, on pouvait toucher au plus un dollar. Un dollar et cinquante, c’était très alléchant. »

À droite, Joan Martin de la nation des Ojibwé s'enrôle dans l'armée canadienne par tradition familiale (source : Anciens combattants Canada/Veterans Affairs Canada).

D’autres avaient aussi un désir ardent de servir le Canada et s’illustrèrent par de longues carrières dans l’armée. C’est le cas notamment de soldats comme Charles Byce, Tommy Prince et le brigadier Oliver Martin. Enfin, certains volontaires avaient des buts particuliers pour s’enrôler : ils craignaient que leurs traités avec le Canada soient annulés en cas d’une potentielle victoire de l’Axe. Comme l’explique l’ainée Isabelle Mercier de la nation Mishkeegogamang :

« Lorsqu’un Autochtone conclut un contrat, il fait tout ce qu’il peut pour le respecter, et nombre de nos anciens combattants se sont mobilisés pour assurer la sécurité de nos traités. Parce que si l’autre partie gagnait, l’autre signataire ne serait plus en mesure de s’engager à respecter ces traités et les traités seraient inexistants. On en a parlé dans ma famille à de très nombreuses reprises. » (traduction libre)

Bien sûr, la conscription, établie en 1944, toucha directement les communautés autochtones tandis que plusieurs hommes furent appelés à rejoindre l’armée. En retour, plusieurs protestations furent organisées par divers chefs. Ceux-ci argumentèrent alors qu’il était injuste de forcer des gens à servir un pays qui ne reconnaissait pas leurs droits les plus élémentaires. Si nous savons que des Autochtones furent conscrits dans l’armée, il est difficile d’évaluer le nombre exact qui se retrouva en service et encore plus difficile de savoir combien furent envoyés au front.

Charles Tomkins (au centre) et ses frères. Tomkins était un transmetteur de code qui utilisait sa langue natale, le cri, pour sécuriser les messages militaires (source : L’encyclopédie canadienne/The Canadian Encyclopedia).

À Hong Kong

Comme mentionné plus haut, très peu de documents et de recherches officiels existent concernant les soldats des Premières Nations, Inuit et Métis. De plus, plusieurs soldats n’étaient pas enregistrés comme étant Autochtones, pour toute sorte de raison. Il est donc très difficile d’avoir un portrait précis de ces soldats, les sources étant ce qu’elles sont. Ainsi, si nous savons qu’il y avait quelques soldats autochtones au sein de la Force C, qui fut envoyée à la colonie britannique de Hong Kong en octobre 1941, nous ne savons pas leurs nombres exacts.

Selon quelques sources, il y aurait eu 16 Autochtones au sein de la Force C et 9 d’entre eux seraient décédés durant les combats ou durant leur captivité dans les camps. Malheureusement, très peu d’informations existent sur eux.

Dans sa base de données, l’historien amateur Yann Castelnot liste John Murdock Acorn des Royal Rifles of Canada comme étant d’origine mi’kmaq. Acorn se serait engagé à Charlottetown, à l’ile du Prince-Édouard, en 1940, en même temps que son cousin Joseph Amon Acorn. Durant les combats, les deux cousins auraient fait partie d’un groupe de soldats ayant quitté l’hôtel de Repulse Bay, alors saisi par les Japonais après des combats intenses. En chemin vers leur nouvelle position, ils sont embusqués par des tirs de mitrailleuses et sont abattus sur le coup.

Patrick Metallic était un boxer avant de s'enrôler dans l'armée canadienne (source : CBC).

Trois autres soldats, mi’kmaq, de Listuguj en Gaspésie, se trouvèrent aussi à Hong Kong : Paul Martin, Frank Methot et Patrick Metallic. Un boxeur avant la guerre, Metallic est décrit par son petit-fils Ivan Gray, comme un homme très impliqué dans sa communauté. Les trois s’enrôlent volontairement dans l’armée et comme l’explique Ivan Gray :

« […] ils n’avaient pas le droit de vote en tant que citoyens canadiens. Et […] c’était juste par émotion, je suppose, et par désir d’aider et de faire quelque chose pour leur pays. » (traduction libre)

Les trois hommes sont ainsi enrôlés au sein des Royal Rifles of Canada et sont envoyés à Hong Kong. Paul Martin serait possiblement décédé durant la bataille. En effet, selon l’historien Tony Banham dans son livre Not the Slightest Chance (2003), Paul Martin figure parmi les 39 soldats décédés lors des assauts à la butte de Stanley et à Stone Hill, le 22 décembre. De fait, il est possiblement décédé en même temps que les cousins Acorn, mais peu de précisions existent outre ces informations.

Les survivants de la bataille sont faits prisonniers par les Japonais jusqu’à la fin de la guerre, en 1945. Dû aux conditions atroces dans les camps et aux abus de la part des gardes, la majorité des soldats retournèrent chez eux avec plusieurs séquelles. Ivan Gray mentionne ainsi que son grand-père aurait eu la malaria. Décédé à 55 ans d’un anévrisme, Gray spécule qu’il est aussi possible que cela soit à cause d’un quelconque traumatisme survenu durant son emprisonnement.

De retour chez eux

À l’époque, les troubles posttraumatiques n’étaient pas reconnus par les institutions médicales. Ainsi, plusieurs vétérans de la guerre et des camps reçoivent très peu de soin pour traiter ces conditions mentales. Dans beaucoup de cas, les hommes durent recourir à l’automédication par l’alcool et la drogue pour calmer leurs démons personnels. Patrick Metallic, malheureusement, ne fit pas exception et Ivan Gray témoigne ainsi qu’il avait parfois des moments de crise où il se réveillait en panique.

Si les soldats canadiens purent profiter de certains avantages sociaux pour leurs services, les vétérans autochtones furent privés de ces droits. Pour la très grande majorité, tous ces bénéfices leur furent refusés pour des raisons discriminatoires. Ainsi, très peu de vétérans autochtones profitèrent des pensions qui leur furent promises ou de quelconques compensations financières. Il faut dire que la bureaucratie n’avantageait pas les vétérans autochtones. En effet, leurs camarades canadiens étaient sous la responsabilité du ministère des Anciens Combattants, créés en 1944. Cependant, les vétérans autochtones étaient exclus de la responsabilité de ce ministère et la gestion des peuples autochtones sur le sol canadien variait d’un pan du gouvernement à un autre. Par exemple, de 1936 à 1950, c’est le ministère des Mines et des Ressources qui prend en charge des Affaires autochtones. À partir de 1966 jusqu’en 2019, c’est le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien qui se charge du dossier des vétérans. En revanche, les fonctionnaires de ce dernier ministère sont mal équipés pour prendre en charge les différentes compensations que méritent les vétérans autochtones et de fait, très peu d’entre eux recevront ce qu’ils auraient dû recevoir pour leurs services.

C’est peu dire que la relation entre le Canada et les communautés autochtones à l’intérieur de ses frontières sont plus que complexes. Pour différentes raisons, le rôle des soldats autochtones fut longtemps éclipsé et peu reconnu dans la mémoire nationale. Si un monument national fut érigé à Ottawa en 2001 à l’honneur des combattants autochtones ayant participé aux guerres mondiales et à la guerre de Corée, très peu a été accompli pour réparer les nombreux torts causés. Ces personnes servirent leur pays, mais cela prit du temps avant que leur service ne soit rendu.

Article rédigé par Julien Lehoux pour Je Me Souviens avec des révisions apportées par Joel Beauchamp-Monfette et Simon Berger. Réimprimé ici avec l’autorisation de Quebec Heritage News dans le cadre d’une collaboration entre JMS et QHN. L’article est déjà disponible dans le numéro de printemps 2022 du QHN et disponible ici (en anglais). Pour voir d’autres articles comme celui-ci, consultez leur archive (en anglais seulement).

Sources :